Le jour de l'invention du jeu de rôle.

C'était par une journée splendide en ces terres merveilleuses d'Edenya. Kranaipé le nain, Minh Uskul la fée et Bartoha le minotaure devisaient de choses et d'autres près du puits aux lucioles. Ils ne parlaient pas beaucoup de fait car Kranaipé n'aimait pas que l'on soit d'un autre avis que le sien et Bartoha était, comme tout bon minotaure, allergique à l'utilisation de trop de mots. Il faut dire qu'en général, les minotaures se font comprendre en frappant.
Ainsi, si je puis me permettre une parenthèse, un minotaure qui vous frappe doucement signifie, contrairement à ce que l'on pourrait croire, qu'en fait il vous aime bien. Bien sûr, votre mâchoire ne sera pas de cet avis, mais c'est bien la preuve qu'il ne faut pas se fier seulement aux apparences, fussent-elles douloureuses.
Or donc en ce jour de soleil étincelant, Minh Uskul tentait tant bien que mal de se faire la discussion à elle-même tout en faisant croire que chacun participait. Tâche compliquée s'il en est. Et c'est sur ces entrefaites qu'arriva Déhédé le mage, d'un pas rapide, en transportant diverses choses sous le bras.

_ Ah ! Déhédé ! S'exclama Minh Uskul qui était ravie de voir une personne que la conversation n'effrayait pas. Et bien tu as l'air pressé, dis-moi.

Le mage s'arrêta essoufflé devant le petit groupe.

_ Je vous cherchai justement. Je viens d'inventer un nouveau jeu. Je voudrai que vous l'essayez.

Le fait qu'un mage passe son temps à des choses aussi trivial qu'inventer un jeu ne doit étonner personne. En effet, les utilisateurs de la magie passent leur temps à lire des choses dans des livres et à écrire des livres eux-mêmes. Ne cherchez pas de raison, chez eux c'est compulsif, ils ne peuvent pas s'en empêcher.
Il n'est donc pas rare qu'entre deux pages de lecture ou d'écriture, toutes sortes d'idées leur traversent la tête, sans rapport avec leur travail en cours. Pour éviter l'implosion de cervelle, j'imagine. On doit donc beaucoup de découvertes et d'inventions non magiques à des mages qui passent leur temps à étudier la magie. Tiens, si je vous disais qui a inventé la vodka-caramel-champignon-brocolis-gingembre, vous seriez surpris.
Tout ça pour en revenir au brave Déhédé qui brandissait, l'air de l'homme le plus heureux du monde, un paquet de parchemin sous les yeux hagards de ses amis. Parce que pour eux, des parchemins n'avaient rien d'un jeu, et en plus ça faisait longtemps qu'on les avait inventé.

_ Qu'est-ce que vous en pensez ?
_ Ben rien, fit Kranaipé. C'est des parchemins quoi. A moins qu'ils ne contiennent la formule pour faire couler de la bière à volonté je ne vois pas comment ils seraient amusant.

Déhédé éclata d'un rire aigu. Ce genre de rire hautain un peu (beaucoup) forcé qu'ont certaines personnes quand ils veulent souligner la bête naïveté de leur interlocuteur.

_ Mais voyons, bien sûr qu'il ne s'agit pas seulement de parchemin, mais de ce qu'il y a écrit dessus.

Minh Uskul voleta vers le mage et prit l'un des parchemins. Elle alla le poser sur une souche d'arbre à côté d'eux, car elle ne pouvait pas lire et voler en même temps. D'ailleurs c'était très dangereux d'après ce qu'on lui avait dit à la sécurité volière. « Des fées qui ne font pas attention en voletant un peu partout, on en retrouve tous les ans au cimetière » disait-on.
Or donc la fée posa le parchemin à plat et se mit à le lire.

_ Je ne comprends rien à ce qui est marqué. Force, constitution, intelligence,... plein de mots mais qui ne forment pas de phrases.
_ Evidemment, voyons, puisque ce ne sont pas des phrases, répondit Déhédé avec un soupir étudié pour exprimer une lassitude forcée.

Le nain, la fée et le minotaure se regardèrent d'un air exaspéré. Cet air des gens qui en ont marre qu'on les prennent pour des imbéciles alors qu'on ne leur a rien expliqué. C'est d'ailleurs une méthode courante et facile de prendre les gens pour des imbéciles.

_ Si tu daignais nous expliquer ce dont il retourne, nous pourrions peut être avoir la chance de jouer à ton jeu avant la prochaine aube, fit Kranaipé.

Le nain se donnait intérieurement des claques de ne pas avoir emporté sa hache en partant. On ne devrait jamais se séparer de sa hache.
Le mage étala le reste des parchemins sur la souche, obligeant Minh Uskul à reprendre son envol.

_ En fait c'est très simple. Il s'agit d'un jeu où un conteur raconte une histoire mais dont vous êtes les personnages.
_ Mais comment cela se peut-il ? Demanda la fée.
_ Comment « quoi » se peut-il ?
_ Et bien comment ce conteur va-t-il savoir tout ce que j'ai fait pour en faire une histoire ? J'ai pas envie de raconter toute ma vie à quelqu'un que je ne connais pas moi.
_ Mais non, répondit Déhédé d'un air patient. Il ne s'agit pas de toi. Ce sera un autre personnage.
_ Alors pourquoi c'est nous que tu es venu voir si ce sont d'autres personnes qui doivent jouer, intervint Kranaipé.

Le mage allait répondre vivement et s'arrêta en plein élan. Apparemment ça allait être plus difficile que prévu.

_ Bon, attendez. Ecoutez bien ce que je vais vous dire sans m'interrompre ou on en sortira pas. Dans ce jeu, le conteur raconte une histoire et vous, vous interprétez d'autres personnages qui n'existent pas. Des personnages fictifs en somme, des « rôles ».
_ Théâtre, fit Bartoha.

Par ce seul mot, le minotaure signifiait au mage que son jeu existait déjà, que ça portait le nom de « théâtre » et d'ailleurs que ce n'était pas un jeu. Outre leur force physique, ce qui étonnait toujours les observateurs des minotaures, c'était leur capacité incroyablement développée pour résumer leur pensée à l'extrême tout en faisant des sous entendus particulièrement expressifs.
Déhédé, qui fréquentait quelques minotaures en diverses occasions, avait parfaitement compris tout cela.

_ Non, ce n'est pas du théâtre. Il n'y a rien d'écrit à l'avance. Ce sont les personnages qui doivent faire l'histoire.
_ Je croyais que c'était le conteur qui racontait l'histoire.
_ Pas vraiment. Disons que lui, il a une sorte de trame, un scénario de ce qui se passe. C'est comme s'il avait le contexte de l'histoire mais qu'il fallait encore l'écrire vous voyez ?

Au regard que s'échangèrent ses trois compagnons, le mage comprit que non, ils ne voyaient pas. Il essaya de se concentrer et de trouver des mots simples, très simples, pour faire entrer son idée géniale dans ces caboches revêches.

_ Le conteur n'est pas vraiment un conteur, en fait. Disons plutôt que c'est... un « maître de jeu », voilà. C'est lui qui organise la partie entre ce qu'il sait de par son scénario et ce que les joueurs proposent pour faire avancer l'histoire. En fait le but du jeu, pour les joueurs, c'est de faire ce qu'il faut pour arriver à faire une bonne fin à l'histoire, voilà.
_ Ah oui, c'est un peu comme chercher la solution à une énigme, fit Minh Uskul.
_ On peut dire ça comme ça, sauf qu'il peut y avoir plusieurs énigmes à résoudre pour arriver au bout de l'histoire.

Le mage observa ses amis. Ils avaient l'air encore dubitatif quand au fait qu'il venait d'inventer le jeu du siècle. Surtout Bartoha. Mais il avait toujours l'air dubitatif, en fait.

_ Bon, faisons une partie, proposa Déhédé. Vous comprendrez mieux en jouant.

Les quatre amis se rassemblèrent autour de la souche. Le mage leur donna à chacun un parchemin de personnage et leur expliqua qu'ils allaient donner une valeur à chaque caractéristique.

_ Je vais mettre plein de points en « force », fit Kranaipé. Le reste, je sais pas à quoi ça sert.
_ Ouais, fit Bartoha signifiant ainsi qu'il partageait pleinement et sans réserve la stratégie de son partenaire et qu'il allait suivre son exemple.
_ Euh... c'est comme vous voulez, fit Déhédé, mais le mieux c'est de constituer une équipe équilibrée pour...
_ Tu as raison, intervint Minh Uskul. Moi je vais mettre tout en magie, comme ça, on sera paré.
_ Mais il n'y a pas que ça qui compte. Il faut...

Le mage s'interrompit à nouveau dans sa phrase. Après tout, ce n'était peut être pas encore le moment d'expliquer trop de subtilité. Au moins s'ils parvenaient à comprendre le principe du jeu, c'était bien suffisant pour cette fois.
Déhédé attendit donc patiemment que ses amis aient remplis leur parchemins, ce qui évidemment se fit rapidement.

_ Bon alors voilà, pour la suite, vous allez écoutez ce que je dis et vous réagirai lorsque je vous le demanderai, d'accord ?

Les autres acquiescèrent. Le mage se racla la gorge et prit un air solennel.

_ Vous êtes une bande d'aventuriers à la recherche d'un peu d'argent. Par les temps qui courent, l'aventure ne coure pas les rues... euh... j'emploie peut être un peu trop le verbe « courir », non ? ... enfin bref, sans importance. Donc vous attendez un quelconque travail lorsqu'un marchand ambulant arrive en ville demandant après des aventuriers.
_ Quel coup de bol, fit Minh Uskul.
_ Il s'adresse à un patron d'auberge qui vous connait et vous envoie immédiatement chercher.
_ Ah ben déjà là, c'est pas possible, fit Kranaipé. Moi à la taverne, j'y suis tout le temps.
_ Oui, mais ce n'est pas toi dans l'histoire. Rappelle-toi.
_ Ah, oui, c'est vrai. Dans ce cas il faut qu'il sorte me chercher, oui.
_ Bon s'il vous plait, un peu de calme.

Déhédé se passa une main sur le visage d'un air las. Ce n'était pourtant pas compliqué de rester assis à écouter. Il commença à se demander si le public convenait bien à un tel jeu.

_ Je reprends. Donc vous arrivez à la taverne et là, le marchand vous explique qu'il a aperçut sur la route du Nord, un chargement d'or pénétrer dans un donjon noir. Celui qui mettra la main dessus sera riche. Evidemment, vous acceptez tout de suite.
_ A quel moment on intervient là dedans ? Demanda Minh Uskul.
_ Justement, au moment où vous sortez de la taverne, une autre équipe d'aventuriers, qui a entendu parler de la quête et qui ne souhaite pas avoir de concurrence dans cette affaire vous attaque.
_ Hé ! C'est pas du jeu, hurla Kranaipé. J'ai pas pris ma hache, je savais pas.

Le nain bondit sur ses pieds, serra les poings et semblait prêt à en découdre avec le premier venus.

_ Où sont-ils ?
_ Où sont qui ?

Kranaipé et Déhédé se regardèrent de ces yeux qui semblaient voir une personne proche comme si c'était la première fois. Pendant quelques minutes, l'un et l'autre cherchèrent à comprendre en quoi les paroles qu'ils venaient d'entendre pouvaient avoir le moindre sens. Renonçant le premier à comprendre, de par sa nature, Kranaipé se résolut à demander :

_ Ben... où sont les types avec qui on doit se battre.
_ Les types avec qui vous devez vous battre ? Mais quels types ? Vous ne devez vous battre avec personne.
_ Tu viens de dire que d'autres aventuriers nous attaquaient.
_ Oui... mais dans le jeu. Ce n'est pas réel.

D'étonné, le visage du nain se liquéfia sous l'effort qu'il faisait pour comprendre ce que le mage essayait de lui dire. De toute évidence, le concept lui échappait.

_ Y'a pas des gars qui vont jouer le rôle des autres aventuriers ? Comment tu vas savoir qui gagnera si on ne tape sur personne ?
_ On va faire ça avec des jets de dés.

L'air hébété, presque absent, Kranaipé ne comprenait pas du tout comment on pouvait résoudre un combat avec des dés. Sans vraiment savoir ce qu'il faisait, il se remit assis. Le mage sortit des dés de sa poche et en distribua aux joueurs.

_ Vous allez les lancer et avec le résultat que vous obtiendrez, on saura si vous avez gagné le combat ou non.
_ On laisse ça au hasard ? Demanda Minh Uskul.
_ Pas tout à fait. En plus du résultat des dés, vous aurez des points supplémentaire grâce à vos compétences de combat.
_ Force, fit Bartoha.
_ Oui mais aussi l'agilité, par exemple. Ou la magie si vous utiliser un sort. Allez y, lancer les dés.

Les trois joueurs firent rouler les dés sur la souche. Le nain et le minotaure ayant mit beaucoup de point dans ce qui ressemblait de près ou de loin à une compétence de combat, et la fée en ayant fait de même pour les compétences magiques, les résultats ne se firent pas attendre.

_ Bon vous n'avez pas fait des scores terribles mais avec vos bonus de compétences vous gagnez haut la main. Ainsi, vous avez donc vaincu vos adversaires. Mais vous entendez la garde qui rapplique. Ils ne vont surement pas apprécier vos exploits en pleine rue. Vous n'avez donc d'autre choix que de fuir et de vous mettre en quête du donjon noir...
_ Attends un peu, le coupa Kranaipé.

Le mage s'arrêta net.

_ Encore un truc que tu n'as pas compris ?
_ Non, ce n'est pas tout à fait ça. C'est juste que je ne trouve pas ça marrant.

Le mage fut choqué. L'esprit créatif des inventeurs supporte généralement assez mal que l'on juge aussi crument leur dernière trouvaille après seulement cinq minutes d'essai. Déhédé essaya de se ressaisir.

_ Qu'est-ce qu'il y a ? C'est pourtant original. C'est un jeu qui fait appel à l'imagination, à la soif d'aventure, à...
_ Oui, oui, c'est un truc qu'on avais jamais vu avant. Le système, c'est pas mal. Mais c'est le reste qui va pas. Je veux dire, c'est quoi le truc intéressant dans le fait d'aller chercher de l'or dans un donjon ? J'ai encore fait ça la semaine dernière, je vais pas en plus y passer mes loisirs.
_ Bastons aussi, ajouta Bartoha pour expliquer que taper sur des gens en pleine rue et ameuter la garde de la ville n'était pas non plus d'une originalité particulièrement recherchée.
_ Ah ? Fit le mage un brin déconfit.

La fée voleta jusque sur l'épaule du mage et lui tapota gentiment la tempe.

_ Ce n'est pas mal tu sais. Mais je crois que ce qu'il faudrait c'est un univers nouveau. Quelque chose qui sorte les gens du quotidien.
_ Ouais, surenchérit Kranaipé. Les donjons, les dragons,... c'est trop commun tu vois. Pourquoi t'as pas ajouté un anneau magique aussi ? Non, faut quelque chose de neuf.
_ Ouais, ajouta Bartoha ce qui signifiait « ouais ».

Déhédé semblait abattu. Il ramassa mollement ses parchemins et ses dés. Mais soudain une petite lueur apparut dans ses yeux.

_ Par les dieux, mais vous avez raison. Je ne dois pas reprendre ce que nous connaissons déjà tous, c'est barbant.
_ Tout à fait, approuva Minh Uskul.
_ Exact, continua Kranaipé. Allez viens avec nous à la taverne. La bière ça éclaircit les esprits, t'aura plein d'idées de choses étonnantes.
_ Oh mais j'en ai déjà. Je vois bien de grande ville. Si grande qu'il n'y aurait même pas la place pour mettre tout le monde dans des maisons alors il faudrait faire de grands bâtiments communs de plusieurs étages et les gens vivraient les uns sur les autres.
_ Wouha. Voilà, ça c'est grandiose, c'est pas banal.
_ Et puis aussi on roulerait dans des chars qui n'auraient pas besoin de chevaux ou de boeuf. Ils avanceraient tous seuls. Et ils auraient des roues molles pour pas sauter sur les chaos de la route.
_ C'est génial, commenta Minh Uskul. C'est vraiment un monde qui fait rêver.

Et ainsi, l'inventeur du jeu de rôle edenyen partit en compagnie de ses amis en direction de la première auberge où ils passeraient la nuit à inventer un monde fantastique dans lesquels vivre leurs aventures imaginaires si loin de leur quotidien.